Quelle importance Jean Dominique ?
par Michèle Montas
et Jan Dominique
Il
y a maintenant six ans, le 3 avril 2000, le journaliste
Jean Léopold Dominique était assassiné dans la cour de sa
station, Radio Haïti. Cela fait six ans que nous continuons en
vain d’exiger justice pour ce militant de la parole libre.
Aujourd’hui, ses assassins, ceux de Jean Claude Louissaint et
ceux de Maxime Seide, assassiné deux ans plus tard pour faire
taire nos revendications de justice, circulent librement. Une
fois écartée la voix combien gênante de Radio Haïti, le dossier
judiciaire des assassinats du 3 avril est bloqué depuis trois
ans, dans une conspiration du silence, et de l’impunité.
L’instruction, reprise par
quatre juges différents, a duré 2 ans et 10 mois. Elle a été
houleuse et sanglante. Des suspects sont morts en prison dans
des circonstances non élucidées. Des témoins ont été
sommairement exécutés. Un juge d’instruction, menacé, a dû
s’exiler. Presque toutes les
institutions de l'Etat ont fait obstacle à cette enquête:
mandats d'arrêt non exécutés par la police, opposition du Sénat
à la levée de l'immunité parlementaire d’un sénateur, menaces
publiques contre un juge d’instruction par des policiers,
refus temporaire en 2002 du chef de l’état de renouveler le
mandat du juge d'instruction en charge du dossier.
Après
une intervention à peine déguisée du Ministre de la justice
d’alors, l’enquête judiciaire s'est théoriquement conclue le 21
mars 2003, exactement un mois après que Radio Haïti ait été
forcée d’éteindre ses émetteurs suite à une tentative
d’assassinat, à un meurtre et à de nombreuses menaces sur ses
journalistes. Bien que l’instruction, de mai 2000 à janvier 2002
a été marquée par l’audition de dizaines de témoins et une
vingtaine d’inculpations, le juge d'instruction Bernard St Vil
publiait, avec son ordonnance de renvoi, la liste de six
personnes inculpées pour la mort du journaliste. Aucun
commanditaire n'était désigné.
Le 3
avril 2003, la famille du journaliste fait appel des conclusions
de l'enquête. Le 4 août 2003, la cour d'appel de Port-au-Prince
demande le lancement d'une nouvelle instruction et la libération
de trois des six inculpés. Les trois autres présentent un
recours devant la Cour de cassation, suspendant de fait la
poursuite du dossier. Entre temps, ces
accusés qui s’étaient adressé à la Cour, Jeudy Jean Daniel,
Dimsey Milien et Markenton Philippe, se sont évadés de prison.
Le 14 mars 2004, la police
exécutaient deux des mandats émis d’ailleurs par le juge St Vil,
en arrêtant un ancien maire adjoint de Port au Prince, Harold
Sévère inculpé le 28 janvier 2003, et Roustide Pétion, alias
Douze, pour leur implication présumée dans les assassinats du 3
avril.
La
Cour de Cassation rejette le 29 juin 2004, le
« pourvoi des sieurs Dymsley Millien dit Tilou, Jean Daniel
Jeudi dit Guimy et Markington Phillipe contre l’arrêt ordonnance
de la Cour d'Appel de Port-au-Prince ». La Cour de cassation
confirme ainsi le verdict de la Cour d'appel qu'un nouveau juge
d'instruction soit désigné pour trouver les commanditaires du
crime.
le 3
avril 2005, soit cinq ans jour pour jour après les assassinats
du 3 avril, le cas est remis à un nouveau juge d’instruction.
Aujourd’hui, un an plus tard, l'instruction est encore en
suspens et selon le RNDDH qui suit de près le cas depuis six
ans : « Le dossier de Jean Léopold
Dominique et de Jean Claude Louissaint a été confié au juge Jean
Pérez Paul, Président de l'Association Nationale des Magistrats
Haïtiens (ANAMAH). Ce Magistrat, connu pour sa fameuse
ordonnance du 30 décembre 2005 en faveur de présumés kidnappeurs
… a décidé de retourner ce dossier au décanat pour protester
contre le fait que le Ministère n'a pas mis suffisamment de
moyens à sa disposition pour faire son travail. Mais le juge n'a
pas démissionné, il continue à travailler sur d'autres dossiers.
Depuis quand un magistrat est-il habilité à sélectionner les
dossiers sur lesquels il veut travailler ? … Et personne ne dit
mot.» conclut le Réseau.
Six ans après les assassinat du 3 avril,
quelle importance Jean Dominique?
Anesthésiés par la
succession de victimes, dans un climat d’impunité tenace et de
banalisation du crime, certains nous demanderont pourquoi
s’obstiner alors que tant de forces semblent vouloir diriger ce
cas embarrassant, parce que le plus médiatisé de notre histoire
récente, vers les oubliettes de “l’enquête se poursuit”. L’heure
n’est elle pas à la réconciliation, au partenariat économique ?
Quelle importance la justice ? Après tout, ne tenons nous pas,
depuis plusieurs années, les états généraux de la corruption, de
la violence et de l’impunité dans une société qui a fait de
l’oubli, un instrument de survie.
En dépit d’une agitation
politique périodique sur des dossiers de corruption, après
Duvalier, après le coup d’état ou après Aristide, la nation
finalement ne demande jamais de compte. Les kidnappeurs sont
libérés aussi rapidement qu’ils sont arrêtés. Les assassins
aussi. Lorsqu’un dossier judiciaire comme celui de Raboteau,
étayés par une recherche de preuves sans précédent dans les
annales de notre justice, est renversé pour vice de forme, sans
protestations de notre société dite civile, on peut compter, sur
les doigts d’une main, les punitions légales qui ne sont pas
effacées par l’éternelle justice des vainqueurs.
Cette impunité colle à
notre quotidien, à la diffamation qui a libre cours sur nos
medias, ou aux immondices jetés sur la chaussée. Un ami me
relate le cas d’une marchande à qui un automobiliste demande de
bouger son étalage installé en pleine Rue du Centre et qui se
voit répondre « pouki m’ta fè sa, pa gen leta ». Aucun
contrevenant à la loi n’étant puni, qu’il s’agisse d’infractions
mineures ou de meurtre, l’impunité tenace nous mène à cette
anarchie au quotidien, mais nous fermons les yeux, complices ou
coupables.
Quelle importance Jean Dominique?
Une fois pris le choix
délibéré de l’impunité dans les dossiers des assassinats des
quatre Jean, Jean Marie Vincent, Jean Pierre Louis, Jean Lamy et
Jean Dominique, ne devions nous pas nous attendre au meurtre
orchestré de Brignol Lindor, ou à l’assassinat commandité du
député Marc André Dirogène ou aux tortures infligées à notre
poète journaliste Jacques Roche ? Pouvions nous nous étonner de
cette dangereuse spirale d’agressions brutales qui a endeuillé
et meurtri chacun d’entre nous ? En écartant l’exigence de
justice comme dérangeante, ne sommes nous pas collectivement
coupables de meurtre et de corruption ? Ne sommes nous pas
dangereusement complices par notre silence éhonté ?
Quelle importance Jean Dominique?
On nous dira sans doute
qu’exiger aujourd’hui justice pour Jean Dominique ou pour
d’autres, n’est pas politiquement correct, car cela risque de
secouer cet équilibre fragile et factice, sur lequel certains
mettent périodiquement l’étiquette de réconciliation.
Pourquoi aujourd’hui insister pour que
justice soit rendue à Jean Dominique ?
La réponse nous vient de
ceux qui sont victimes au quotidien des abus de pouvoir de
petits chefs, de l’exclusion, de la marginalisation et des dénis
de justice, ceux qui en masse ont voté le 7 février pour la fin
de l’insécurité, sachant parfaitement que ce monstre a été
nourri à la mamelle de l’impunité et de l’injustice, ceux qui se
sont battus depuis 30 ans contre l’état prévaricateur et
corrupteur, pour mettre fin aux jeux destructeurs de pouvoir et
d’argent, et pour changer la vie.
Les autres, qui n’ont ni le
courage, ni la lucidité de comprendre que l’impunité ne peut
plus faire les frais de tergiversations, de jeux de pouvoir et
d’argent, d’expédients politiques et judiciaires, de “kache fey
kouvri sa” seront les prochaines victimes, comme le seront
l’état de droit et la démocratie que nous prétendons instaurer.
New York, le 3 avril 2006. |